Montaigne : Essais, Livre II, Chapitre 12 Apologie de Raymond Sebond
Cette prétendue Apologie est une occasion pour appliquer les critères rationnels du scepticisme à la théologie naturelle de Raymond Sebond : une théologie qui prétend que, par la raison, on peut dire des choses sur Dieu en partant de ce que nous connaissons de ce monde-ci, sans recourir à une révélation spéciale.
Thèse principale à trois pages et demi du début du chapitre, p.535
« (…) je juge ainsi : pour une chose aussi divine et aussi sublime et surpassant d'aussi loin l'intelligence humaine, comme l'est la vérité de laquelle il a plu à Dieu de nous éclairer, il est bien nécessaire qu'il nous prête encore son secours, avec une faveur extraordinaire et privilégiée, pour que nous puissions la concevoir et la loger en nous ; et je ne crois pas que les moyens purement humains en soient de quelque façon capables ; du reste s'ils l'étaient, tant d'âmes rares et excellentes, et si abondamment pourvues de forces naturelles dans les siècles anciens, n'auraient pas manqué grâce à leur raison d'arriver à cette connaissance. C'est la foi seule qui embrasse vigoureusement et sûrement les profonds mystères de notre religion. Mais cela ne veut pas dire que ce ne soit pas une très belle et très louable entreprise que celle qui consiste à adapter aussi au service de notre foi les facultés naturelles et humaines que Dieu nous a données. C'est, il n'en faut pas douter, l'usage le plus honorable que nous saurions leur donner et il n'y a pas d'occupation ni de dessein plus digne d'un homme chrétien que de viser, par tous ses efforts intellectuels et ses réflexions, à embellir, étendre et approfondir la vérité de sa croyance. Nous ne nous contentons pas de servir Dieu avec notre esprit et notre âme ; nous lui devons aussi et nous lui rendons une vénération corporelle ; nous employons nos membres eux-mêmes et nos mouvements et les choses externes à l'honorer. Il faut faire ici de même et accompagner notre foi de toute la raison qui est en nous, mais toujours avec cette réserve : nous ne devons pas penser que ce soit de nous qu'elle dépende ni que nos efforts et nos raisonnements puissent atteindre à une connaissance aussi surnaturelle et divine.
La raison n'est pas si éminente qu'on le dit ; elle n'est pas donnée aux seuls humains ; les animaux les égalent et les surpassent même parfois en la matière (546ss.)
p.552 « Quelle sorte d'habileté humaine ne reconnaissons-nous pas dans les actions des animaux ? Existe-t-il une société organisée avec plus d'ordre, diversifiée en plus de charges et plus de tâches et se maintenant avec une plus grande constance que celle des abeilles ? Ce système d'action et de fonctions si bien agencé, pouvons-nous imaginer qu'il fonctionne sans pensée rationnelle et sans prévoyance ? »
p.561 « Les bêtes ont ceci de plus noble que les hommes : c'est que jamais un lion ne devient l'esclave d'un autre lion ni un cheval d'un autre cheval par manque de courage. »
p. 592 « Si l'on nous classe d'après nos actions et notre conduite, on trouvera un plus grand nombre d'hommes excellents parmi les ignorants que parmi les savants. » ( Résumé de passages trop longs à citer : savoir comment la goutte s'attaque à certaines articulations n'empêche pas d'en souffrir (591). Ni la raison stoïcienne, ni la raison épicurienne ne peuvent quoi que ce soit contre le mal (595ss.). La raison ne peut non plus donner du sens à la vie face au mal : elle n'est capable que de conseiller le suicide quand le mal devient insupportable (603) (Socrate) « n'était sage que parce qu'il ne se tenait pas pour tel... » (606)). Clin d'oeil à Descartes : 642 « ...(les philosophes pyrrhoniens), lorsqu'ils disent : « Je doute », on les prend immédiatement à la gorge pour leur faire avouer qu'ils savent au moins et sont sûrs qu'ils doutent ».
De la connaissance de Dieu par la raison
643 : « Quand nous disons que l'infinité des siècles, tant passés qu'à venir, n'est pour Dieu qu'un instant, que sa bonté, sa sagesse, sa puissance se confondent avec son essence, notre parole le dit, mais notre intelligence ne le comprend pas. Et cependant notre outrecuidance veut faire passer la divinité par nos tamis. Et à partir de là s'engendrent toutes les folies et les erreurs par lesquelles (l'homme) se trouve saisi quand il ramène et pèse à sa balance une chose aussi éloignée de son poids. »
645 : « C'est une pitié (de voir) que nous nous dupons par nos propres singeries et inventions (…), comme les enfants qui s'effraient devant ce même visage qu'ils ont barbouillé et noirci pour leur compagnon. (…). On est bien loin d'honorer celui qui nous a faits en honorant celui que nous avons fait. » (projectionnisme, cf. Feuerbach)
653 (conclusion de la partie sur Dieu) : « Selon l'avis de Socrate – et le mien aussi – , c'est la façon la plus sage de juger du ciel que de ne point en juger. »
Immortalité de l'âme (extrait de la partie consacrée à la connaissance de soi par soi-même, 653ss.)
p. 675 « Mais les plus ancrés dans cette si juste et si claire conviction de l'immortalité de nos esprits, il est étonnant de voir comme ils se sont trouvés incapables et impuissants de l'établir par leurs forces humaines. »
p.678 « Mais je ne veux pas oublier l'objection que les épicuriens font à cette transmigration d'un corps à un autre. Elle est divertissante. Ils demandent quel ordre il y aurait si la foule des mourants venait à être plus grande que celle des naissants, car les âmes délogées de leur gîte seraient alors à se piétiner en luttant à qui prendrait place la première dans le nouvel étui. »
De la raison et de ses limites pour la connaissance et le jugement du monde (682ss.)
707 : « Qu'est-ce que cette chose vertueuse que je voyais hier en faveur, qui ne le sera plus demain et qui devient crime au-delà d'une rivière ? Qu'est-ce qu'une vérité que ces montagnes bornent et qui est mensonge dans le monde qui est situé au-delà ? »
718 : « La première considération que je fais sur le sujet des sens, c'est que je mets en doute que l'homme soit pourvu de tous ceux que comporte la nature. Je vois plusieurs animaux qui vivent une vie entière et parfaite, les uns sans la vue, d'autres sans l'ouïe. : qui sait si, en nous aussi, il ne manque pas également un, deux, trois et plusieurs autres sens ? Car s'il en manque quelqu'un, notre pensée ne peut pas en découvrir l'absence. C'est le privilège des sens d'être l'extrême limite de notre faculté de percevoir. »
733 : « Pour juger des images que nous recevons des objets, il nous faudrait un instrument de contrôle ; pour vérifier cet instrument, il nous faut user de démonstration ; pour vérifier la démonstration, un instrument : nous voilà à tourner en rond. Puisque les sens ne peuvent prononcer un arrêt dans notre débat, étant eux-mêmes pleins d'incertitude, il faut que ce soit la raison : aucune raison ne sera établie sur une autre raison : nous voilà à reculons jusqu'à l'infini. »
688 : « Quoi qu'on nous prêche, quoi que nous apprenions, il faudrait toujours se souvenir que c'est l'homme qui donne et l'homme qui reçoit : c'est une main mortelle qui nous le présente, c'est une main mortelle qui l'accepte. Les choses qui nous viennent du ciel ont seules droit et autorité de persuasion : seules elles portent la marque de la vérité, vérité que, du reste, nous ne voyons pas par nos yeux et ne recevons pas par nos moyens : cette sainte et grande image ne pourrait pas loger dans un aussi pauvre domicile si Dieu pour cet usage ne le préparait pas, si Dieu ne le réformait pas et ne le fortifiait pas par sa grâce et faveur particulière et surnaturelle. »
Conclusion du chapitre : (736-7) : (Sénèque a écrit) « Ô la vile créature et méprisable que l'homme, s'il ne s'élève pas au-dessus de l'humanité ! » Voilà un mot excellent et un utile désir, mais également absurde. Car faire la poignée plus grande que le poing, la brassée plus grande que le bras, et espérer enjamber plus que la portée de nos jambes, cela est impossible et contre nature, comme il est impossible aussi que l'homme s'élève au-dessus de lui-même et de l'humanité, car il ne peut voir qu'avec ses yeux et saisir que par ses prises. Il s'élèvera si Dieu lui prête extraordinairement la main ; il s'élèvera en abandonnant ses propres moyens et en y renonçant, et en se laissant hausser et soulever par les moyens purement célestes. C'est à notre foi chrétienne, non à la vertu stoïcienne de Sénèque, de prétendre à cette divine et miraculeuse métamorphose. »
Citations tirées de l'édition des Essais de Montaigne, adaptation en français moderne par André Lanly, Paris, 2009, éd. Gallimard, coll. Quarto